Gentinnes, histoire et vocation

 

Depuis plus de mille ans, Gentinnes, aujourd'hui paisible village du canton de Genappe, coule des jours heureux, aux bords de la Houssière, petit ruisseau sans histoire et à l'ombre d'une gentilhommière que les gens du pays, au début de ce siècle, ont appelé d'un nom très simple : le château des Pères.

Un village comme tant d'autres en ce roman pays où la terre est fertile et le peuple travailleur.

Les érudits seuls savent qu'au XIIe siècle, Godefroid d'Ottignies et Béatrice de Limalle ont fait don, à l'Abbaye de Bonne-Espérance, en Hainaut (à quelques kilomètres de Binche) de l'église de Gentinnes et d'un fief seigneurial qu'ils y possèdent. Qu'en 1312, un chevalier, Jacques de Gentinnes, se trouve parmi les signataires de la charte de Kortenberg (1). Que plusieurs familles se transmettent la seigneurie de Gentinnes : les Stokars au XIVè siècle; les de Davels au XVème; les T'Serclaes au XVIème; les d'Udekem au XVIIIème et les de Limminghe au XIXème siècle. Le dernier descendant des comtes de Limminghe meurt en défendant les Etats Pontificaux et le château de Gentinnes devient la propriété de M. Wegimont, gros commerçant anversois. Pour les 13 enfants du nouveau propriétaire, la gentilhommière servira de maison de campagne merveilleuse.

Car la propriété est vaste, agrémentée de belles pièces d'eau, prolongée d'un bois de hauts chênes au fond duquel s'érigeaient jadis des ermitages dont il ne reste qu'une chapelle agreste, précisément dédiée à Notre-Dame de l'Ermitage. Rebâti par Don Thomas Lopez de Ulloa au XVIIème siècle, restauré par un d'Udekem au XVIIIème siècle, le château de Gentinnes n'a rien d'un palais. Seules, la façade surmontée d'un fronton triangulaire et la rampe de l'escalier d'honneur attestent encore de l'origine noble de la maison.

Comment deviendra-t'elle, exactement le 1er janvier 1904, un centre d'études et de formation de futurs missionnaires ?

Monseigneur Le Roy et Monsieur Wégimont

A la fin du XIXème siècle, les Missionnaires du Saint-Esprit, dont le siège était à Paris et les nombreuses missions de noirs en Afrique et en Amérique avaient à leur tête un chef d'envergure : Mgr Alexandre Le Roy. Un homme d'action et un homme d'esprit. Missionnaire intrépide à Bagamoyo, explorateur du Kilimandjaro, évêque au Gabon, correspondant de sociétés savantes de Paris, il s'était retrouvé un beau jour Supérieur Général, aussi étonné de la charge qu'on lui confiait que ses confrères étaient ravis d'avoir placé un tel homme à leur tête. Il avait de suite lancé ses nombreux missionnaires à travers l'Afrique. Et, de partout, lui parvenaient de nouveaux appels.

Un jour, dans le train Paris-Bruxelles, il se trouve en face du châtelain de Gentinnes. Monsieur Wégimont s'intéressait, entre autres, à une importante société coloniale du bassin de l'Ibengua, au Congo français. Le Supérieur Général en impose : un visage ouvert, des yeux pétillants de vie, une barbe majestueuse où s'accroche la croix pectorale, des gestes de grand seigneur et une finesse de normand. La glace est vite rompue. L'Anversois regrette de n'avoir aucun missionnaire dans ses concessions. L'évêque lui répond que la denrée se fait rare et qu'il n'a plus personne de disponible. Et, souriant, il ajoute : "Au fond, pourquoi ne m'aideriez-vous pas à en trouver en Belgique, un si bon petit pays, si généreux, si travailleur ? ...".

Les débuts "héroïques"

Monsieur Wégimont promet son concours et tient parole. En 1900, il offre au Supérieur Général une maison qu'il possède, rue de Lisp, à Lierre. Ce sera le berceau de la Province belge des Pères du Saint-Esprit. Et, en 1903, quand on chasse les religieux de France, Monsieur Wégimont met son château de Gentinnes à la disposition de son ami, Mgr Le Roy. Les "anciens" du village racontent encore l'accueil enthousiaste que fit la population gentinnoise, maïeur et curé en tête, aux exilés français qui venaient s'installer au château avec une soixantaine d'étudiants, que l'on allait préparer au bac et à la philo. Et la gentilhommière devint le château "des Pères".

En 1919, les Français regagnent leur pays. Les Spiritains belges occupent à leur tour la maison devenue, en 1920, l'Ecole Apostolique de Gentinnes, chargée de fournir des missionnaires aux postes de Kindu et de Kongolo. On y poursuit le cycle des humanités sous la direction d'un maître-homme, le Père Andriès. Le règlement est strict : lever à 04h45 ; coucher à 20h30. Le régime est abondant,, mais spartiate. Les dortoirs sont des glacières. Les sorties sont rares. Mais les apprentis missionnaires ne rechignent pas : ils veulent "aller aux Noirs" et, si on les "drille", ils en savent le motif. De telles méthodes sont impensables aujourd'hui. Mais à l'époque, elles ont façonné des caractères et, en trente ans, près de cent missionnaires, dont de fameux broussards.

1962

Le 1er janvier 1962, à l'aube de l'année nouvelle, vingt missionnaires du Saint-Esprit tombent à Kongolo, sous les balles de meurtriers excités par le chanvre, dans la grande allée de manguiers qui mène au Lualaba. Leurs corps, déchiquetés, sont jetés au fleuve. Vingt Belges. Des Flamands, des Bruxellois, des Wallons. Toutes les Provinces du pays sont représentées. Le Brabant est en tête : deux Bruxellois, un Flamand de Nossegem et un Wallon de Mellery. NDLR : à l'époque, le Brabant est une Province unique.

Toute la Belgique s'émeut. Le 25 janvier, en la cathédrale St-Michel, en présence de Son Altesse le Prince Albert, du gouvernement, de tout l'épiscopat belge et des plus hautes autorités du pays, le Cardinal glorifie le sacrifice héroïque de ces humbles fils de la Belgique, martyrs de leur fidélité au devoir. Ils auraient pu quitter Kongolo ; ils n'ont pas voulu abandonner leurs fidèles.

Le Mémorial Kongolo

L'année suivante, au service anniversaire célébré au Sablon par Mgr Bouve, évêque de Kongolo, l'assistance est clairsemée. Et le père d'une des victimes -mort depuis, miné par la douleur- confie avec des sanglots dans la voix : "C'est fini, nos pauvres enfants. On les a déja oubliés en Belgique".

C'est alors que naît le projet de leur ériger, au centre du pays, un mémorial destiné à rappeler aux jeunes l'héroïsme de leurs aînés. Et comme Gentinnes a le triste honneur de compter neuf anciens parmi les victimes, on décide de bâtir la chapelle-mémorial près de la grille d'entrée du château.

Toute la Belgique applaudit à cette initiative. Hélas, nul ne pouvait  prévoir, à cette époque, que l'hécatombe de Kongolo ne serait qu'un prélude à d'autres troubles. La rébellion de tout l'est de la république du Congo va entraîner la mort de dizaines de milliers de victimes noires. Et, avec eux, plus de 200 missionnaires...Le nom de trente d'entre-eux sont réunis dans le même hommage sur la façade du mémorial.

 

Réalisation de la chapelle.

Elaborée par les bureaux de l'architecte Charles Jeandrain de Gembloux, la chapelle a été inaugurée le 7 mai 1967. C'est un édifice de plan rayonnant d'une capacité de 200 places qu'éclairent de remarquables vitraux dus au maître-verrier Yves Dehais de Nantes. Les quatre verrières onté réalisées en dalles lumineuses de 3 cm d'épaisseur, enrobées dans le béton et volontairement éclatées en certains endroits.

Les trois sculptures, le Christ glorieux du choeur, la Vierge et la statue en aluminium du missionnaire, sont l'oeuvre du sculpteur Raf Mailleux de Genk. Le christ glorieux se dresse sur une croix de kambala gaînée de feuilles d'or, évidée en un lit de triomphe. Il est habillé, à la mode byzantine, d'une longue robe d'honneur et la couronne d'épines, détachée de la tête, est changée en diadème royal. Le christ est en aluminium, comme le missionnaire sous l'auvent.

Pour sa Vierge, le sculpteur a choisi le chêne du nord. Il fallait, pour exprimer la tendresse de la maman, un matériau plus chaud que l'aluminium. Pourquoi ce long fuseau qui part de la tête et se referme sous les pieds ? Pourquoi ces épaules supprimées, ces deux longs bras qui présentent l'enfant souriant ? Pour souligner la richesse de la vie intérieure de Marie. Elle est un vase clos, un vase précieux, débordant de la grâce divine et d'où jaillit Jésus.

Dès l'entrée dans le parc de Gentinnes, une statue attire les regards. Les paumes largement ouvertes, en un geste qui rappelle celui des Africains lorsquepauvres et dénués de tout, ils tendent leurs deux mains, le missionnaire tombe sous les balles, en une offrande suprême pour le peuple qu'il aimait et à qui il avait consacré toute sa vie. Rien de heurté, rien de tragique dans cette oeuvre. Le visage est calme, paisible.

Le sens profond de Kongolo

Par son nom même, Kongolo rappelle l'ancienne république du Congo où sont tombés 225 apôtres : 115 Belges, 38 Hollandais, 18 Anglais, 10 Congolais, 10 Italiens, 9 Américains, 8 Grands-Ducaux, 5 Espagnols, 4 Français, 3 Canadiens, 3 Allemands, 1 Néo-Zélandais et 1 Australien. Le mémorial garde pieusement tous ces noms d'humbles missionnaires fidèles jusqu'à la mort. Mais la devise de Gentinnes : SPE GAUDENTES, la joie dans l'espérance, inscrite au fronton du vieux château, rappelle que le sang des martyrs est une semence de générosité. La chapelle est une leçon d'espoir pour l'Eglise zaïroise et tous les pays en voie de développement.

Sources : documentation obtenue sur place, photographies de Jean-Pierre Arte (logo jipart : tous droits réservés)

Merci pour votre fidélité, portez-vous bien, soyez heureux et n'oubliez pas de sourire !

 


 

 

 

 

 

 

 

(1) La charte de Kortenberg fut signée le 27 septembre 1312 par le duc Jean II de Brabant. Cette charte est en fait plus proche d'une constitution que d'une série de privilèges accordée aux Brabançons.

Elle s'appliquait à l'ensemble du duché et mit en place une sorte de « parlement de Kortenberg » ou « conseil de Kortenberg », qui fut aussi appelé l'assemblée des « messieurs de Kortenberg ». Avec cette charte, le duché de Brabant fut le premier État des Pays-Bas et peut-être même le premier des pays européens à associer les États à la vie politique. C'est en fait un des premiers actes démocratiques de l'Europe féodale.
Bien que possédant de nombreux domaines, les ducs de Brabant étaient criblés de dettes, en raison de leurs nombreuses expéditions guerrières et du faste de leur cour. Ils avaient bien tenté d'aliéner certains de leurs domaines et engager leurs revenus, les dettes restaient lourdes, et souvent impayées. Les créanciers étrangers, principalement anglais et italiens, pour rentrer dans leurs fonds, mettaient régulièrement les biens (laines et draps) des marchands brabançons.

Pour y remédier, les seigneurs, abbés et patriciens brabançons payèrent à plusieurs reprises les dettes de leurs ducs. Ils obtinrent en retour des actes écrits, qui protégeaient les sujets du duché contre les abus des ducs ou de leurs agents et accordaient aux classes privilégiées une participation au gouvernement ducal.

Sources (et pour en savoir plus) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Charte_de_Kortenberg

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Commentaires (3)

1. jeanpierre-arte (site web) 04/06/2012

Monsieur le Comte,
tout d'abord, permettez-moi de vous remercier pour l'intérêt porté à mon site.
J'ai transmis un message aux occupants actuels qui devraient me fournir une réponse assez rapide.
Je me permettrais de solliciter de me joindre à vous et, si cela m'est permis, de prendre quelques photographies.
Au risque d'abuser, j'aimerais également vous demander si une visite du château d'Acoz serait possible afin de photographier également mais en respectant scrupuleusement, comme à mon habitude, les consignes du ou des maîtres des lieux. Je tiens aussi à préciser qu'aucune utilisation commerciale ne serait faite de ces clichés.
Je n'ai pas de réponse actuellement quant à l'existence de souvenirs des familles Posson et d'Udekem.
Cordialement,
Jean-Pierre Arte

2. Comte Raoul d'Udekem d'Acoz - 1540 HERNE lez Enghien 03/06/2012

Une visite du château de Wanfercée-Baulet me ferait grand plaisir, étant
donné que mes ancêtres y ont vécu. Y a-t-il encore des vestiges du passé
ou des souvenirs des familles Posson et d'Udekem ?

Merci d'avance pour les renseignements.

3. Delbrassine Liliane 16/08/2011

En revoyant ces photos,j'ai fait un bond de 45 ans en arrière.Quels bons souvenirs me sont revenus en mémoire,discussions,retraite,messe dominicale...et le Père Mailleux qu'on venait chercher le dimanche matin pour remplacer à Blanmont notre curé malade!
Que ce lieu ne change jamais, tout le monde y retrouve ses souvenirs. Merci
DB6

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